Interview de Stéphanie Cocardon

Bonjour Stéphanie Cocardon. Vous êtes ostéopathe D.O. et vous êtes certifiée en Ostéopathie Périnatale et Pédiatrique et également certifiée Évaluation des General Movements (GMs). Nous avons le plaisir de vous interviewer aujourd’hui pour en savoir plus sur la place que peut avoir un ostéopathe dans l’accompagnement des bébés.
Pouvez-vous vous présenter et nous expliquer votre parcours auprès des bébés ?
Je suis ostéopathe depuis 2013, après une reconversion professionnelle initiée à la naissance de mon deuxième enfant. Dès l’obtention de mon diplôme, délivré par une école agréée par le ministère de la Santé, j’ai souhaité me spécialiser dans l’accompagnement des bébés et des jeunes enfants. J’ai rapidement estimé que la formation initiale ne me donnait pas toutes les connaissances nécessaires pour accompagner cette population très particulière. J’ai donc suivi pendant trois ans une formation en Ostéopathie Périnatale et Pédiatrique auprès de Roselyne Lalauze-Pol, auteure de référence dans ce domaine, afin d’approfondir mes connaissances et ma pratique de l’examen du bébé.
Quelques années plus tard, j’ai ressenti le besoin de mieux comprendre le développement du bébé dans sa globalité. Cette démarche m’a conduite à intégrer le Diplôme Universitaire Développement cognitif et social du bébé de l’Université Paris Cité, dirigé par Joëlle Provasi et Emmanuel Devouche. Ce diplôme a profondément transformé mon regard en me faisant découvrir les avancées majeures de la recherche sur le développement du bébé au cours des dernières décennies.
C’est également dans ce contexte qu’est née mon envie d’approfondir l’observation de la motricité du bébé, spontanée et réflexe. Je me suis ainsi certifiée à l’évaluation des General Movements du professeur H. Prechtl qui est une méthode d’observation de la motricité spontanée du bébé reconnue pour son intérêt dans l’étude du neurodéveloppement. Plus récemment, j’ai entrepris une certification à la Neonatal Behavioral Assessment Scale (NBAS) de T. Berry Brazelton, qui permet d’observer les compétences du nouveau-né, ses réflexes, ses capacités d’autorégulation et ses interactions avec son entourage. Aujourd’hui, l’observation du bébé, de ses compétences, de sa motricité et de sa trajectoire développementale occupe une place centrale dans ma pratique
Pour quels motifs les parents vous consultent ?
Au cours des premières semaines de vie, les consultations portent souvent sur des difficultés propres à cette période d’adaptation à la vie extra-utérine : l’allaitement maternel et la succion du bébé, son tonus, sa posture, les troubles digestifs, les pleurs, le sommeil mais également les déformations crâniennes, un canal lacrymal bouché ou encore un bilan post accouchement. Plus tard, les parents consultent pour une plagiocéphalie persistante, un retard ou une asymétrie dans certaines acquisitions motrices comme par exemple le retournement unilatéral, la station assise non autonome, un quatre pattes absent ou atypique, ou une marche autonome tardive. Vers trois-quatre ans, les consultations concernent davantage les sphères ORL et maxillo-faciale impliquées dans les troubles du sommeil et la posture. Les parents nous
sollicitent également, parfois, pour des maladresses ou des difficultés de coordination.
Chaque étape du développement apporte son lot de questions et de nouveaux défis.
Concrètement comment se déroule concrètement une consultation avec un bébé ?
La consultation débute par un temps d’échange et de questions avec les parents. Je consulte également le carnet de santé, qui constitue une source importante d’informations. Puis j’observe le bébé : dans les bras de ses parents, sur la table d’examen ou au sol lorsqu’il est plus grand. Cette étape me permet d’apprécier sa posture, sa motricité spontanée ou volontaire selon son âge, ses interactions avec son environnement ainsi que ses capacités d’adaptation et de régulation. Par régulation, j’entends la capacité du bébé à retrouver son calme après une contrariété et à redevenir disponible à ce qui l’entoure, ainsi que le niveau d’aide dont il a besoin pour y parvenir.
Vient ensuite l’examen, qui comporte deux volets : un temps neurologique, largement inspiré de l’examen de Claudine Amiel-Tison et de T. B. Brazelton, puis un temps ostéopathique.
J’évalue notamment la mobilité cervicale, celle du bassin, des membres inférieurs et supérieurs, puis l’axe global de la colonne, et enfin la succion et les sutures crâniennes. Le traitement est réalisé avec des techniques douces, constamment adaptées aux réactions du bébé et dans le respect des recommandations de bonnes pratiques et d’éthique.
J’accorde une attention particulière au confort émotionnel de l’enfant. Avant de poser mes mains sur lui, j’explique au bébé qui je suis et ce que je vais faire, j’encourage les parents à rester proches, à lui parler et à participer activement à la consultation. Dans tous les cas, la priorité est donnée à la sécurité, au confort et au rythme du bébé.

Les ostéopathes occupent une place particulière dans l’accompagnement du bébé, car leur pratique les amène à observer des bébés issus de la population générale, souvent très tôt et à l’initiative des parents. Leurs consultations offrent un temps d’échange privilégié, au cours duquel les parents peuvent partager leurs observations, leurs inquiétudes et leurs intuitions, tandis que le bébé dispose de l’espace nécessaire pour exprimer toutes ses compétences. De plus, leur examen porte directement sur la motricité, et leur prise en charge manuelle sur les contraintes qui peuvent la freiner.
Or on sait aujourd’hui que la motricité ne se résume pas à une simple question de mouvement. Elle constitue un véritable organisateur du développement, en permettant au bébé d’explorer son environnement, d’enrichir ses expériences sensorielles, de construire ses apprentissages et d’entrer progressivement en relation avec les autres.
Cette position privilégiée permet ainsi à l’ostéopathe de prendre en charge précocement les difficultés fonctionnelles relevant de son champ de compétence. Elle lui permet aussi d’orienter vers d’autres professionnels de santé, pour une évaluation complémentaire, lorsque le développement semble suivre une trajectoire atypique. L’enfant peut ainsi bénéficier d’un accompagnement adapté le plus tôt possible. Cette démarche ne se substitue jamais aux consultations auprès du médecin ou du pédiatre.
Quel message souhaitez-vous transmettre aux parents et aux professionnels qui accompagnent les bébés ?
Le principal message que j’aimerais transmettre est que le bébé est bien plus compétent qu’on ne l’imagine souvent. Dès les premiers jours de vie, il communique, interagit, s’adapte et participe activement à son développement.
Le rôle du thérapeute est aussi de savoir créer les conditions nécessaires à l’expression de ce potentiel, et de s’effacer devant la puissance de l’interaction entre le bébé et ses parents.
Je me souviens d’un nouveau-né que j’évaluais avec la NBAS. Au moment de la marche automatique, je le soulève et je vois ses pieds se croiser fortement vers l’intérieur : je me demande sincèrement comment il va faire. Sa mère, en le voyant, l’appelle par son prénom pour l’encourager. Et ce tout petit bébé, au prix d’un effort visible, décroise seul ses pieds et avance dans sa direction. Sa mère en était très émue.
Aussi, je dirais aux parents de prendre le temps de regarder leur bébé et de faire confiance à leurs observations et à leur ressenti. Ils sont les premiers témoins de son évolution quotidienne et leurs inquiétudes comme leurs intuitions méritent toujours d’être entendues.
Et enfin, aux professionnels, je souhaiterais rappeler l’importance de croiser nos regards et nos compétences autour de l’enfant. C’est souvent dans cette complémentarité que naissent les meilleures décisions pour accompagner le développement du bébé et soutenir sa famille.



