Interview de Josette Serres – 3e et dernière partie

Josette Serres, bonjour et merci de nous accorder cette série d’interviews. Docteure en psychologie du développement, ex-ingénieur de recherche au CNRS, et spécialiste des neurosciences, vous avez également écrit plusieurs ouvrages et plusieurs articles.
Nous allons consacrer cette troisième et dernière interview sur le fait que le bébé est un être social et qu’il possède de nombreux moyens de communication. Le sujet des émotions fait aussi partie de cette interview.
Dans la communication d’un bébé avec les adultes, quels sont ses moyens de communication et comment les interpréter ?
L’évolution des modes de communication du petit d’homme depuis sa naissance n’est pas sans nous rappeler nos origines. Le langage est un produit de l’évolution. Les chercheurs trouvent dans le développement de l’enfant (ontogenèse) un modèle adapté à l’étude de l’évolution de l’homme (phylogenèse).
Nous sommes des êtres sociaux et la sensibilité au langage s’exprime en même temps que l’entrée dans la communication.
In utero, le bébé perçoit les sons, les mémorise et peut reconnaitre ainsi sa mère à la naissance seulement au son de sa voix.
Sa naissance va attirer les curieux. Les visages vont se pencher sur son berceau et la valse des sourires va commencer. Les neurones miroirs s’activent et le bébé va reproduire les mimiques des adultes qui en retour vont aussi imiter le bébé. Les premiers échanges en mode conversation commencent. Les adultes adaptent leur posture et leur langage pour attirer l’attention du bébé ; c’est le mamanais. Ils parlent lentement, répètent les mots et préfèrent les hautes fréquences (sons aigus) mieux perçues par les bébés. Ce langage est universel. Ce sont les proto-conversations. On ne parle pas encore politique ou philosophie. Le contenu n’a pas d’importance, mais la forme est là. Les adultes invitent le bébé à un échange où chacun prend son tour de parole. La coordination se met en place. Les ondes cérébrales se synchronisent. Un tempo s’installe. Chacun reprend le rythme de l’autre. Il est courant de voir le bébé pédaler sur le même tempo que celui du chant de la mère. On ne sait pas qui imite qui ! Ces précurseurs du langage ont été théorisés par Bruner, qui parle de « formats » pour rendre compte de la nécessité d’apprendre au bébé les règles de base.
Pendant les 3 premiers mois, le bébé écoute les adultes lui parler, mais il est surtout attentif aux signaux visuels du visage. Il est attiré par un regard en face-à-face et non par un regard oblique. Il est attiré par un visage souriant et réagit négativement à un visage en colère. Des études montrent les capacités précoces des bébés à en déduire les intentions des adultes.
Vers 6 mois, l’intérêt du bébé change. Capable d’attraper des objets, il va beaucoup manipuler et se focaliser sur les objets. Sa mère aura moins d’attention de sa part !
Vers 8 ou 9 mois, les échanges entre le bébé et les adultes se ritualisent. L’enfant ne se lasse pas du jeu de Ping Pong : « je te donne, tu me donnes » ! Pour suivre le jeu, il faut partager le même intérêt sur le même objet. Cette étape est appelée « attention conjointe ». Le bébé devient alors capable de suivre le regard de l’adulte, de déduire ce qui l’intéresse et de partager cet intérêt. Cette compétence va dans les deux sens. Pendant ce temps, il babille et s’écoute. On dit qu’il fait ses gammes !
Vers 12 mois, pour attirer aussi l’attention de l’adulte sur ce qui l’intéresse, le bébé peut s’aider du pointage et de vocalisations. En invitant l’adulte à regarder dans la même direction, le bébé fait un pointage proto déclaratif qui sera plus tard traduit en « tu as vu ? ». Il peut aussi utiliser le « pointage » pour attirer l’attention de l’adulte sur un objet convoité et le même geste deviendra un pointage proto impératif qui se traduira en langue orale en « je veux ça ! ». Le geste précède le langage. Beaucoup de bébés pointent avec l’index, mais ce n’est pas universel. S’appuyer sur l’adulte pour obtenir quelque chose est une bonne idée encore faut-il savoir se faire comprendre.
En un an, le bébé a appris les fondamentaux, et surtout à s’adapter à son interlocuteur. Les adultes ont traduit en mots ce qu’il faisait et c’est maintenant son tour de parler de ce qui l’intéresse.

Pendant un an le bébé a compilé tous les sons entendus dans son environnement et il commence à les produire, mais cette production se fait dans un contexte d’interaction et en suivant le format enseigné par les adultes : s’assurer du partage d’intérêt. Ce n’est pas chacun pour soi ! Le bébé et ses interlocuteurs vont échanger sur divers sujets, mais en s’adaptant sans cesse les uns aux autres. Chacun est novice dans cette tâche. Le bébé certes, mais aussi les adultes qui ne comprennent pas toujours son langage. Parfois, il y aura des incompréhensions. Il faudra répéter, reformuler, faire des compromis, ne pas parler en même temps. Cet accordage cher à Stern ressemble à ce que font les musiciens avant de commencer un concert pour « chauffer » leurs instruments.
Vers 16 mois le langage verbal et non verbal se met en place. Il est facile de voir ce qui est le plus efficace pour se faire comprendre. Les progrès en langage vont obliger l’enfant à s’adapter à une nouvelle forme de communication.
Vers 18 mois le bébé aimant posséder des objets aime en parler. C’est un bon sujet de discussion. C’est aussi le début de la conscience de l’autre et la rencontre d’autres enfants est motivante pour partager des jeux. Les enfants débutent par un langage gestuel comme l’imitation synchrone (faire pareil), puis par un langage verbal pour alterner les actions : « à toi, à moi ! »
Vers 2 ans, l’enfant va affirmer son besoin de posséder des objets et va s’écrier « c’est à moi ! ». Il rentre dans la période d’opposition normale du NON.
Maintenant il lui reste toute la vie pour améliorer le système et, selon ses gouts, devenir un tribun ou un taiseux !

Dans la communication avec des jeunes enfants, on parle aussi beaucoup d’attention conjointe. Pouvez-vous nous expliquer ce que c’est, et quels en sont les enjeux ?
Dès la naissance le bébé est capable d’attention et sait orienter son regard vers les objets en maitrisant de mieux en mieux ses saccades oculaires. Il est aussi fortement attiré par les yeux. Il peut suivre leurs déplacements grâce à ses neurones miroirs qui codent le mouvement. Lors des interactions avec des adultes, l’analyse de l’orientation du regard prend place dans le système de communication. Elle indique où regarder mais surtout pourquoi regarder. C’est un partage d’intérêt et surtout une façon de deviner ce qui intéresse le partenaire, de se mettre à sa place. Un regard en dit plus long qu’on ne le pense.
Enfin quel est le rôle de la synchronisation des échanges ?
A la suite de Stern, le concept d’accordage a initié de nombreuses réflexions. Les capacités de synchronisation des bébés à leur environnement humain nous font comprendre qu’ils fabriquent le temps dans l’interaction dynamique. La mère et son bébé utilisent une pulsation rythmique pour anticiper mutuellement les expressions de chacun mais aussi et surtout pour jouer avec le rythme. Lors de difficultés d’accordage, il faudra surveiller la dyade qui ne parvient pas à se synchroniser et chercher les responsabilités qui peuvent venir de l’un ou de l’autre : soit une maman dépressive, soit un bébé présentant des troubles autistiques etc..

Quel lien y-a-il entre les émotions des tout petits et leur communication ?
Les émotions sont un langage qui exprime des états mentaux. L’enfant doit apprendre à exprimer clairement ce qu’il ressent et les parents doivent fournir des efforts pour comprendre.
Les émotions sont des réactions non calculées, produites par le cerveau pour renforcer la proximité des parents (pleurs et sourires) ou pour échapper à un danger (surprise et dégout).
Les bébés discriminent ces différentes expressions mais sans connaitre les états mentaux de ceux qui les exprime. En mordant un « congénère » un jeune enfant ne sait pas qu’il pleure parque qu’il a mal (lui n’a pas eu mal).
La réponse des adultes le guide pour perfectionner ses réactions.
La détresse devient colère pour être plus efficace.
Il faut aider l’enfant à reconnaitre les émotions avec le vocabulaire qui convient.
Il faut trouver des jeux pour mettre en scène les émotions (faire semblant).
Il faut accompagner les émotions pour remplacer le non-contrôle du COF.
Un bébé consolé régule mieux ses émotions à l’âge adulte.

Comment prendre en compte ce manque de contrôle émotionnel pour accompagner au mieux les tout petits ?
Toutes les émotions participent à la communication et sont un moyen de transmettre une information, voire d’amplifier un signal. Il est donc important de bien les décoder.
Parlons tout d’abord de l’origine des émotions :
Les émotions sont antérieures au langage mais ont évolué pour enrichir la communication.
Les émotions de dégoût et de peur sont essentielles pour prévenir les congénères d’un potentiel danger. La surprise incite le congénère à venir partager une découverte. Les émotions de joie, de tristesse ou de colère préviennent les congénères de notre état mental et de notre disponibilité. Grâce à notre capacité d’empathie, nous pouvons nous rapprocher de celui qui est joyeux ou de celui qui est triste mais de nous éloigner de celui qui est en colère.
Ensuite le but de l’enfant est de se faire comprendre :
Les jeunes enfants testent leurs émotions en analysant les réponses des adultes. Si la réponse n’est pas adaptée, ils perfectionnent le message (en exagérant).
Les adultes possèdent les compétences pour comprendre ces messages. Ils doivent savoir décoder même quand le message n’est pas très clair. Parent et enfant doivent s’accorder pour améliorer la communication. Les adultes peuvent dénommer les émotions de l’enfant pour l’aider à les identifier.
Avec nos neurones miroirs, nous renvoyons aussi l’image de l’émotion perçue comme pour demander confirmation.
Les pleurs ne sont pas une émotion mais une manifestation physiologique à la suite d’une émotion d’origine psychologique ou physiologique. C’est le propre de l’homme. Les pleurs nous font produire des endorphines qui sont des anti-douleurs naturels.

Alors justement une question importante qui clôturera cette série d’interviews avec vous : comment les adultes devraient-ils gérer les pleurs du bébé ?
Un enfant a besoin de sentir qu’il peut compter sur les adultes pour lui apprendre à retrouver son calme. Un tout-petit qu’on laisse pleurer apprend qu’on l’abandonne au moment même où il a besoin d’aide. Si on le laisse hurler dans sa chambre, un afflux important d’hormones du stress envahit son cerveau : il génère du cortisol en continu, comme dans un système de chauffage central qui se serait emballé. S’ils durent trop longtemps, les pleurs sont potentiellement dangereux car le taux de cortisol peut atteindre un seuil toxique pouvant endommager le cerveau. Consoler un enfant, c’est trouver l’interrupteur pour stopper ce processus. Les pleurs sont des mécanismes d’évacuation du cortisol : on en trouve des traces dans les larmes. Il ne faut donc pas chercher à stopper les pleurs en demandant à l’enfant d’arrêter de pleurer, ni en lui mettant la tétine dans la bouche sans sommation ! Mais il faut le consoler pour l’aider à réduire la sécrétion de cortisol. Il faut rester proche de lui, le prendre dans les bras, lui parler doucement. La proximité physique permet la sécrétion d’ocytocine, l’hormone de l’attachement et du sentiment de sécurité. Il est vrai qu’un enfant qu’on laisse pleurer le soir finit par s’endormir. Ce n’est pas une victoire. Le tout-petit se décourage et perd son entrain. Son cerveau cessant de sécréter des hormones qui procurent une sensation de bien-être, il faut trouver un moyen de réamorcer la pompe. Consoler un enfant qui pleure permet d’activer son nerf vague, situé dans le tronc cérébral. Ce nerf, surnommé « le vagabond », régule le fonctionnement des principaux organes du corps et rééquilibre le système digestif, le rythme cardiaque, la respiration et le système immunitaire. Par la consolation, on aide l’enfant à tonifier son nerf vague pour qu’il joue un rôle apaisant et régulateur. Les câlins accélèrent la maturation du système émotionnel.

Merci Josette Serre !
Fin de la troisième partie de cet interview
Pour lire la 1ere partie cliquez ici, et pour lire la 2e partie cliquez ici.


