Entretien avec Laurent Salesse

Bonjour Roland Salesse
Vous êtes ingénieur agronome et docteur ès sciences. Vous êtes spécialiste en biologie moléculaire et cellulaire et ancien directeur du laboratoire de Neurobiologie de l’olfaction au centre INRAE de Jouy-en-Josas. Vous avez écrit 4 livres aux éditions Quae. Vos livres mettent en avant le rôle de l’odorat et aussi du goût.
Pouvez-vous en quelques mots nous rappeler pourquoi l’odorat est si fondamental dans la vie d’un bébé, puis d’un adulte ?
Même si nous n’y prêtons pas attention, nous sentons comme nous respirons. A chaque instant, notre odorat nous renseigne sur notre environnement, nos voisins, notre alimentation.
Dès avant la naissance, le bébé apprend in utero l’odeur de sa mère (qu’il n’oubliera pas de toute sa vie) et certains arômes des aliments qu’elle consomme. A la naissance, son nez l’aidera à trouver le sein pour téter. Et il apprendra les autres odeurs de la famille et de la maison et, en particulier, les odeurs alimentaires. Si la nourriture familiale est saine et diversifiée, il en profitera pour acquérir de bonnes préférences alimentaires qui le maintiendront en bonne santé.
Car, ce qu’on appelle « goût » dans le langage commun est largement une affaire d’odorat. Faites l’expérience simple suivante. Pincez-vous le nez et, nez pincé, croquez (par exemple) un carré de chocolat. Vous goûtez peut-être le sucré, la texture mais « ça n’a pas de goût ! ». Débouchez alors le nez et constatez la différence : « ça a du goût ! ». L’espère humaine est peut-être la seule à présenter ce phénomène de la rétro-olfaction : les odorants libérés en bouche remontent par l’arrière-gorge vers le nez, où ils sont détectés comme s’ils venaient par les narines ! C’est peut-être aussi l’origine de nos plaisirs gastronomiques. En tous cas, pour le petit enfant, manger est un apprentissage multisensoriel qui va bien au-delà de la simple perception en bouche.
Une autre qualité de l’odorat est que, pour apprécier une odeur, il faut développer son attention, sa concentration et sa mémoire ; toutes qualités qui favorisent les apprentissages.
De plus, l’éveil olfactif participe aux explorations multisensorielles du jeune enfant. A la naissance, la vision n’est pas encore performante et le bébé utilise les sens qui fonctionnent le mieux : toucher, odorat, goût, audition. Dans des études récentes, les chercheurs ont montré que la présence de l’odeur maternelle renforce la reconnaissance de son visage par les tout-petits.
Dans les premiers mois suivant la naissance, le bébé favorise en particulier les explorations orales, utilisant la grande sensibilité tactile de ses lèvres et de sa langue, qui est associée nécessairement à l’olfaction, puisque les objets explorés se trouvent juste sous le nez. Lorsque sa vision s’affinera, elle deviendra prépondérante mais les premiers apprentissages ne seront pas oubliés, même s’ils restent enfouis dans la mémoire. Mais on s’aperçoit que, souvent, on peut réveiller des souvenirs rien qu’en sentant des odeurs qui rappellent le passé.
Je comprends que le rôle de l’odorat est présent au quotidien, mais aussi qu’il est utilisé pour détecter des maladies. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Les Anciens, faute de mieux, utilisaient leurs sens pour poser un diagnostic médical. Mais depuis, nous avons développé des techniques performantes et des machines impressionnantes pour caractériser les maladies. Si bien que nous avons oublié que nous pouvions tout simplement nous servir de notre nez.
Pourtant, ces dernières années, les médias se sont fait l’écho de la détection précise des cancers du sein par des chiens, à l’Institut Curie. On a aussi parlé de cette Anglaise, Joy Milne, qui avait détecté très tôt la maladie de Parkinson de son mari rien qu’à son changement d’odeur corporelle. Mais les résultats de la recherche en diagnostic olfactif vont désormais beaucoup plus loin. On peut détecter de façon non-invasive et bon marché, dans l’haleine des patients, des profils olfactifs caractéristiques de maladies très diverses : cancers, maladies inflammatoires, maladies infectieuses, maladies neurologiques.
Il reste à transférer ces résultats dans la pratique clinique et dans l’enseignement car le diagnostic olfactif est un grand oublié des études médicales. C’est un peu une question culturelle, qui mérite toute l’attention des décideurs.
Quelles expériences ont été faites et quelles ont été les résultats ?
Dans une étude à travers 5 pays différents (donc, d’habitudes alimentaires et culturelles différentes), une équipe internationale a pu diagnostiquer 17 maladies différentes, rien qu’à l’analyse de l’haleine des patients par des nez électroniques. De plus, la justesse de diagnostic était de 86 %, soit une performance au moins égale aux diagnostics habituels. Depuis, des chercheurs ont mis au point des techniques semblables pour la détection des marqueurs de maladies diverses dans les liquides biologiques : urine, sang, salive, liquide céphalo-rachidien.
C’est une avancée considérable car cela permet, pour un coût très faible, de faire de la prévention en détectant des marqueurs précoces de maladies, et aussi de suivre la guérison des patients. De plus, ces dispositifs sont justiciables de la télémédecine car les nez électroniques pourraient bientôt ressembler à des plug-ins qu’on brancherait sur son téléphone portable : on souffle dessus et le résultat est envoyé au médecin. De plus, du point de vue du budget de la sécurité sociale, ces méthodes rapides et bon marché pourraient alléger considérablement les coûts de traitements.
Cette détection des maladies avec des nez électroniques de façon non invasive, peut-elle être utilisée pour des bébés ?
Du fait de leur innocuité, ces méthodes pourraient facilement s’appliquer aux bébés pour la détection précoce d’éventuels troubles de développement ou pour la prévention des maladies infantiles. Cela signifie que certains traitements pourraient être déclenchés très tôt, augmentant ainsi les chances de guérison.
Merci Rolland Salesse pour ce partage sur l’importance du sens de l’olfaction dès le plus jeune âge.







