Interview de Josette Serres – 2e partie

Josette Serres, bonjour et merci de nous accorder cette série d’interviews. Docteure en psychologie du développement, ex-ingénieur de recherche au CNRS, et spécialiste des neurosciences, vous avez également écrit plusieurs ouvrages et plusieurs articles.
Nous allons consacrer cette deuxième interview au sujet de la motricité.
Comment pourriez-vous présenter ce sujet de la motricité d’une façon générale ?
La représentation du développement moteur chez l’enfant a fait l’objet de diverses interprétations théoriques. Elle n’est plus attribuée aux seuls effets de la maturation neurologique. Le contrôle postural, la marche ainsi que le geste d’atteinte et de saisie sont maintenant considérés comme de véritables apprentissages, ce qui n’empêche évidemment pas les facteurs maturationnels de jouer un rôle.
Très souvent, il est question du « développement sensori-moteur » et la motricité est décrite en lien avec la perception, surtout visuelle. La motricité n’est pas une affaire de muscles, elle s’inscrit dans une démarche interactive.
Dans d’autres présentations, il est question de « développement psychomoteur ». Nous pouvons y lire, synchronisés avec la motricité, les progrès de l’enfant en communication, en sociabilité, etc… mais les étapes sont considérées comme indépendantes les unes des autres à l’instar des coureurs, chacun dans leur couloir ! Il est difficile de parler de motricité sans faire référence à l’environnement dans lequel elle s’exerce et sans tenir compte des autres compétences en développement.
Les calendriers doivent donc être considérés comme des repères dans le déroulement des progrès de l’enfant mais ils ne nous disent rien des mécanismes et des facteurs par lesquels l’enfant progresse. Aujourd’hui, nous assistons au renouveau de la science du développement moteur. Une profusion de travaux expérimentaux porte sur la réorganisation des compétences motrices, perceptives et cognitives de l’enfant lors de l’acquisition de nouvelles habiletés motrices telles que la station assise, la locomotion bipédique.
Il est important aussi de mentionner que c’est un domaine de recherche en pleine expansion. L’étude de la motricité se fait dans différents domaines : elle concerne la science du mouvement, la cinétique, la biomécanique, la paléontologie, les neurosciences, la psychologie cognitive, les mathématiques, etc.. Ils ne sont pas concurrents mais complémentaires.

Justement pouvez-vous examiner l’apport de ces différents domaines de recherche ?
Bien sûr ! Je vais commencer par la motricité quand elle est décrite selon ses composantes : le tonus et la posture.
Pour Gesell (1880-1961), père de la théorie maturationniste, le développement moteur n’a qu’une seule cause, celle de la maturation nerveuse. Cependant quelques voix vont démentir ce postulat.
A partir de 1947, l’expérience d’Emmi Pikler dans la pouponnière de Loczy fait sensation. Son concept de « motricité libre » renvoie à l’idée que l’enfant doit faire ses propres expériences et que plus il expérimente, plus il est prudent. L’importance des stimulations est démontrée. Nous savons aujourd’hui que le développement du contrôle postural dépend de l’expérience, bien qu’il s’opère sur la base d’un répertoire inné de contractions musculaires. Notre musculature est héritée de nos ancêtres et en tant qu’humains, nous sommes programmés pour nous tenir debout et marcher, mais pas pour voler !
Nous devons répondre aux contraintes de l’environnement. Dès la naissance, le bébé va lutter contre la pesanteur avec un tonus défaillant. Tout lui sera difficile. Il faudra des années pour dompter ce corps, garder l’équilibre malgré les chamboulements externes (bousculades) mais aussi internes (croissance).
Mais il existe aussi un lien entre le tonus musculaire et l’état émotionnel. J. Ajuriaguerra décrit en 1977 le dialogue tonico-émotionnel comme étant le reflet des états émotionnels des deux partenaires avec la possibilité d’une transmission de l’un à l’autre. Le tonus exprime l’état de vigilance du bébé et sa disponibilité pour entrer en relation.

La motricité est aussi décrite selon sa finalité : le mouvement et le rythme. Tout un courant théorique postule que nous avons un cerveau pour une seule raison : produire des mouvements adaptables et complexes. Le mouvement est la seule façon d’avoir un effet sur le monde qui nous entoure et de nous y adapter. Dès 1955, Hubel et Wiesel découvraient que les neurones visuels du cerveau étaient plutôt des détecteurs de mouvement, d’orientations ou de contrastes. Ils reçurent en 1981 le prix Nobel pour cette grande découverte.
Dès la conception, le futur bébé est confronté au mouvement et ses corollaires : le tempo, la cadence, le rythme. Dans l’utérus, il subit les mouvements de sa mère rythmés par la cadence de ses pas, par les battements de son cœur et par la musique de la langue. Mais, il ne fait pas que subir, il bouge aussi et en donnant des coups de pied, il reçoit des sensations (feed back) en touchant les parois de l’utérus ou en sentant une contraction. Après la naissance, il trouvera du réconfort dans les bras de sa mère en reconnaissant un mouvement familier. Mais, il va aussi générer très vite des mouvements en agitant les jambes et les bras de façon rythmée. Les sensations sont différentes, la pesanteur demande plus d’effort.
Imaginons un bébé dans son couffin avec un mobile pendu au-dessus de son visage. A chaque fois que le bébé pédale, le mobile s’agite. Ses pédalages produisent des effets qu’il mémorise sous forme sensorielle. Très rapidement, l’enfant détecte la relation de cause à effet entre ses mouvements et le mouvement du mobile. Il teste ce lien en modifiant le rythme de son pédalage ou son intensité pour observer les conséquences. On décrit ce phénomène à travers la « théorie bayésienne de la décision ». Le cerveau devant gérer l’incertitude (il ne sait pas tout) fait des probabilités sur ce qui a des chances de se produire. L’importance n’est pas de gagner ses paris mais d’agir.
La motricité est aussi décrite selon son couplage entre la perception et l’action.
Les travaux de J. et E. Gibson ont permis de reconnaître l’importance de la perception pour le développement moteur de l’enfant. Leur approche théorique est connue sous le nom de perspective « perception-action » et défend l’idée selon laquelle la perception et l’action sont inextricablement liées. L’approche théorique de la boucle perception-action défend l’idée que notre cerveau analyse toujours une perception selon deux objectifs : intentionnel (pourquoi faire ?) et opérationnel (comment faire ?). L’un des modèles physiologiques les plus influents a été popularisé par l’équipe de Milner et Goodale. Ils proposent une dissociation anatomique et fonctionnelle entre les traitements visuels pour la perception et pour l’action. Ils font l’hypothèse d’une séparation anatomique entre d’une part une voie dite « ventrale » ou voie du « quoi » dédié à l’identification des objets et d’autres part une voie « dorsale » dite voie du « où » ayant pour fonction de localiser les objets dans l’espace. L’information issue de ces deux voies est envoyée dans le cortex moteur pour mettre en place l’action la plus appropriée.

Par exemple : Un jeune enfant voit un ballon. Son cerveau va analyser cette information visuelle selon deux perspectives. La voie ventrale de son cerveau analysera l’objet pour l’identifier (si l’enfant connait déjà cet objet) et la voie dorsale localisera l’objet. Ayant connaissance de cet objet et de son emplacement, les informations se dirigeront vers le cortex moteur pour choisir comment agir sur cet objet : Il y a plusieurs possibilités mais elles ne sont cependant pas infinies. Il choisira peut-être de donner un coup de pied ou de le lancer avec les bras.
Dans la suite de la perspective « perception-action », les Gibson ont développé le concept « d’affordance ». C’est l’hypothèse que les propriétés de l’environnement sont directement perçues en fonction des actions que l’organisme peut appliquer. Nous détectons automatiquement le type d’action motrice que permet un objet perçu. L’information perceptive ne déclenche pas le mouvement mais guide l’action. En retour, l’action génère des informations perceptives d’où la mise en place d’un couplage continu perception-action. Dans notre exemple on dira que l’affordance d’un ballon, c’est de shooter dedans ou de le faire rouler. Ces actions sont guidées par la forme de l’objet.
La motricité est décrite selon ses capacités d’auto-organisation. La motricité, c’est aussi la coordination des gestes et leur réajustement permanent. L’apport théorique pour expliquer ces transitions développementales est issu des modèles mathématiques traitants des systèmes dynamiques non linéaires. La spécificité des systèmes dynamiques est de s’auto-organiser en permanence afin de produire des patterns stables. Pour un système dynamique, la stabilité est le but à atteindre mais il n’est jamais atteint car un système stable est un système mort ! Selon Thelen, le développement moteur, appréhendé comme une succession d’états plus ou moins stables, émerge de l’interaction entre de multiples composantes elles-mêmes en développement. Par exemple, la balistique d’un geste pour attraper un objet en mouvement passera par toute une suite de recalibrages tout au long de l’enfance en fonction de nombreux facteurs. Cette approche a permis un véritable saut conceptuel dans l’approche théorique du développement moteur. De nombreux auteurs s’en sont inspirés (Bullinger).

Et enfin la motricité est décrite selon sa contribution au développement cognitif
Toutes les facettes de la motricité décrites ci-dessus convergent vers une application évidente : la motricité est au service de la connaissance de l’environnement physique et humain et de la connaissance de soi-même. Pour Piaget, l’intelligence humaine prend son origine dans le développement des capacités motrices. L’enfant en agissant sur le monde acquiert ses premières connaissances sur les objets et les lois physiques qui les régissent. Dans les stades qu’il décrit, le stade sensori-moteur (de la naissance à 2 ans) est la période où l’enfant découvre les résultats de ses actions.
Des recherches plus récentes ont relativisé l’importance de la motricité dans le développement de l’intelligence, en montrant tous les apprentissages implicites des bébés avant qu’ils ne soient capables de manipuler ou de se déplacer (Lécuyer).
En agissant sur les objets, l’enfant teste des hypothèses et se trouve confronté à des problèmes de planification d’action. Dépourvu de capacités d’inhibition, ses actions sont souvent contrariées. La répétition consolide les prédictions et permet de mieux contrôler les gestes.
La motricité est aussi un vecteur essentiel pour l’apprentissage de la communication. Pour interagir avec ses congénères, le jeune enfant avant le langage, va synchroniser ses mouvements à ceux des autres enfants. Il va imiter. Les travaux de Nadel insistent sur l’importance des mouvements coordonnés dans les échanges entre humains.

Et une dernière question pour cet interview : comment faut-il prendre en compte le développement moteur des tout petits dans leur éducation ?
Les multiples approches de la motricité nous obligent à constater la complexité de cette fonction. Les animaux comme les humains se déplacent. Chaque espèce génère un type de motricité lié à sa morphologie. Les panthères courent, les kangourous sautent, les poissons nagent et les mésanges volent…
Le bébé humain est mobile dès la naissance mais, il doit attendre quelques mois pour les déplacements autonomes et les manipulations d’objets. Au départ, sa grande dépendance oblige les adultes à prendre en charge ses besoins primaires. Peu à peu, ils sont spectateurs de ses progrès. Les adultes doivent-ils s’armer de patience en pensant que le développement de la motricité se fera inexorablement, même sans eux ? Doivent-ils accompagner les enfants dans leurs découvertes ? À la lumière de toutes les recherches citées précédemment, il est clair que l’environnement joue un rôle important dans le développement du tonus, dans la gestion de l’équilibre, du mouvement, de la coordination, de la programmation des actes moteurs et surtout dans l’apport de la motricité pour comprendre le monde en agissant. Les professionnels de la petite enfance ont donc bien un rôle à jouer dans le développement de la motricité. Ils doivent :
– Favoriser l’expérience motrice tout au long de la journée (il faut beaucoup d’occasions de bouger) ;
– Lui apprendre le contrôle inhibiteur (marcher sur une ligne – faire l’équilibre sur un pied) ;
– Lui laisser le choix de la posture (stabilité) et ne pas asseoir un enfant trop tôt (avant qu’il ne sache le faire seul) sur une chaise ;
– Lui donner des occasions d’agir sur son environnement avec des propositions de jeux de manipulation et de construction ;
– Verbaliser les actions des enfants pour leur donner le vocabulaire et attirer leur attention sur les résultats de leurs actions ;
– Ne pas limiter les encouragements ;
– Et donner des occasions de bouger en rythme sur de la musique ou sur des cadences.
Fin de la deuxième partie de cet interview
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