Interview de Josette Serres – 1ere partie

Josette Serres, bonjour et merci de nous accorder une série d’interviews. Vous êtes docteure en psychologie du développement, ex-ingénieur de recherche au CNRS, et spécialiste des neurosciences. Vous avez également écrit plusieurs ouvrages et plusieurs articles et vous vous êtes particulièrement intéressée au rôle des interactions sociales dans le développement cognitif du nourrisson et à l’acquisition du langage dans les premiers mois.
Dans cette première interview, j’aimerais que vous puissiez nous faire une introduction sur l’immaturité cérébrale : cette grande dépendance du bébé, mais aussi les grands pouvoirs de raisonnement sur le monde !

L’immaturité cérébrale chez les jeunes enfants : de quoi s’agit-il et quelles en sont les conséquences ?
Malgré les 9 mois de gestation, le bébé humain nait très immature et se présente au monde avec une très grande fragilité. Ses parents vont devoir se relayer à son chevet pour subvenir à ses besoins car il ne pourrait survivre seul. Il saura aussi se faire comprendre. Cette grande dépendance est le propre de certaines espèces qui protègent leurs petits et cet inconvénient va se transformer en avantage. Le cerveau va poursuivre sa maturation ex-utero et profiter de toutes les stimulations. L’enfance est longue car le cerveau humain est très gourmand. Son carburant est le glucose et notre organisme doit opérer des choix entre la matière grise du cerveau et la croissance physique.
Toutefois, la maturation du cerveau est hétérogène et certaines parties ne seront pas totalement opérationnelles avant la fin de l’adolescence. Les lobes pariétaux, temporaux et occipitaux sont fonctionnels à la naissance mais pour le lobe frontal, il faudra attendre. Cette partie importante de notre cerveau est le siège des fonctions exécutives : en d’autres termes, tout ce qui nous permet de contrôler notre raisonnement en choisissant une solution plutôt qu’une autre, en étant capable de planifier, de changer de stratégie si celle mise en œuvre ne convient pas. Le lobe frontal est aussi responsable de notre contrôle émotionnel. L’importance du contrôle dans notre développement est mise en évidence par la théorie de l’inhibition qui stipule que la grande conquête de l’enfant consiste à pouvoir inhiber les mauvaises procédures (inhibition “froide”) ainsi que les réactions émotionnelles (inhibition “chaude”). Mais cette capacité de contrôle prendra des années !

Pouvez-vous donc nous en dire plus sur le fonctionnement du cerveau ?
Lorsque l’enfant fait de nouvelles découvertes, des connexions se forment (synapses), d’autres se renforcent, d’autres s’affaiblissent et certaines disparaissent (élagage neuronal). L’efficacité des synapses est donc influencée par la fréquence des informations qui sont reçues par le cerveau. Ainsi, l’enfant peut s’adapter en réaction à son environnement et se préparer aux changements. Cependant, il faut se méfier d’une interprétation idéaliste. Les synapses se formant sur les bases d’expériences fréquentes, il se peut que ces expériences soient néfastes et pourtant, notre cerveau les intégrera comme importantes car fréquentes !
Le cerveau ne “décalque” pas le monde, il essaie de le prédire. Il calcule en permanence ce qui doit se passer en fonction de ce qui s’est produit jusque-là, et c’est l’erreur de prédiction qui permet l’apprentissage.
Le cerveau de l’enfant contient notre bagage humain et nous indique d’où nous venons. Le raisonnement de l’enfant prend appui sur une petite collection de systèmes de principes innés, précocement établis et rigides. Ces systèmes sont appelés les “connaissances noyaux” et marquent nos origines.
Le cerveau des bébés, déjà doté à la naissance de “connaissances noyaux” (encadré 1), est aussi câblé pour apprendre. Les premières années de vie sont consacrées aux découvertes. Elles seront le résultat de manipulations, d’expérimentations. Toutes les nouvelles connaissances du jeune enfant ont été acquises par une motricité libre. L’enfant apprend en agissant sur les objets. Le cerveau est spécialisé dans la gestion du mouvement. Dans un cadre sécurisant, le bébé pourra explorer son environnement pour le comprendre et entrer dans le monde des hommes.

Vous avez dit que le cerveau des bébés est déjà doté à la naissance de “connaissances noyaux”. Pouvez-vous s’il vous plait nous donner des exemples de ces connaissances noyaux ?
Des recherches récentes ont montré que les bébés possèdent deux systèmes dédiés aux mathématiques : un pour les petits nombres jusqu’à trois et un autre au-delà. Le bébé peut se représenter l’espace et cela servira de base au développement des notions de géométrie. Il veut comprendre le monde et constate très précocement les contraintes qui limitent le déplacement d’un objet dans l’espace et dans le temps.
Deux objets ne peuvent pas occuper la même place au même moment. Un objet garde son unité, même partiellement caché et il ne peut pas être traversé par un autre. Le nourrisson comprend que les objets sont inanimés et qu’ils ne peuvent bouger qu’au contact brutal d’un autre objet. Ce principe ne s’applique pas aux humains qui sont des êtres animés. Les déplacements des humains sont sous-tendus par un but ou une intention. Le bébé établit des catégories et privilégie les personnes qui s’adressent à lui dans sa langue maternelle, indépendamment de la couleur de la peau ou de toutes autres caractéristiques.

Fin de la première partie de cet interview


