Interview de Jean Epstein :

“le multi sensoriel, c’est l’avenir.”

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Jean Epstein est aujourd’hui reconnu en France et à l’international comme l’expert-référent de la Petite Enfance. Il est également auteur de nombreux livres comme “L’explorateur nu”, “Comprendre le monde de l’enfant” ou “Le Jeu Enjeu”.

Vous trouverez un lien vers ses ouvrages les plus connus dans le coin lecture.  

Nous l’avons interviewé à l’occasion du lancement du prix d’action pédagogique de « 5 senses for kids Foundation« . Ce prix a pour but d’encourager la création et la réalisation de nouveaux projets qui contribuent à l’épanouissement des enfants en s’appuyant sur la multi sensorialité.

Combler le fossé entre la recherche et le grand public, c’est à la fois le travail que vous poursuivez depuis des années et la vocation de « 5 senses for kids Foundation« . Comment concevez-vous votre rôle ?

Jean Epstein : Tout à fait. J’ai une place un peu particulière. Je prends connaissance de données scientifiques, notamment avec Boris Cyrulnik, qui est mon principal fournisseur en neurosciences. Mais je ne suis pas un scientifique. Je suis sociologue.

Mon travail s’inscrit dans le cadre de ce qu’on appelle la recherche-action. J’ai commencé par travailler pendant 10 ans pour la Fondation de France en tant que responsable du programme enfance. Mon rôle, c’était d’accompagner les projets qui naissaient sur le terrain en matière d’enfance. 

Nous menions des travaux de recherche sur le terrain ; mais l’objectif était aussi de faire retomber dans l’action ce que les chercheurs savaient. Il y a un fossé entre les deux.

Il y a par exemple ce que l’on appelle les pédagogies nouvelles. En réalité, le travail de Montessori date de 1906. Ça fait déjà 112 ans ! Il y a aussi Rudolf Steiner, qui a développé sa pédagogie en 1907, en Autriche. Le plus jeune d’entre eux, c’est Célestin Freinet qui a introduit son approche pédagogique à l’école en 1924. 

En comparaison, le premier scanner a été créé en 1974 dans le Maryland. Et les premiers travaux sur le cerveau ont été publiés dans les années 70-80. Près d’un siècle avant, les pédagogues avaient pressenti cette approche. 

Ils avaient compris notamment qu’il fallait commencer par faire aimer les choses. Avant qu’un enfant apprenne, il faut lui faire aimer les choses. Ensuite, il faut le laisser explorer. Et au final, l’enfant apprend. Or, notre système éducatif est fondé sur : d’abord apprendre, après comprendre et on finit par aimer.

C’est ce que Françoise Dolto appelait la “technique de la soupe”. Cela n’a jamais fait ses preuves. Quand un enfant n’aime pas la soupe, on lui dit : “tu vas en manger trois fois par jour, tu finiras par aimer ça.”

Ma démarche, c’est d’abord de faire aimer. Et cela s’appuie sur des découvertes scientifiques.

Il y a aussi dans la pédagogie, la question de l’évaluation des enfants par rapport à des normes. Ainsi que les attentes parfois élevées des parents. En quoi est-ce un piège ?

Jean Epstein : Il y a tout un mouvement social depuis quelques années avec la peur de l’avenir. Des parents qui ont peur que l’enfant échoue. Il y avait ce livre sorti dans les années 70 qui s’intitulait : “Tout se joue avant 3 ans”. Avec l’humour qu’on lui connaissait, Françoise Dolto disait : “d’après mes observations, tout se joue avant la mort ou presque ! Peut-être même qu’après, il y a des sessions de rattrapage.”

Quand des parents entendent “tout se joue avant 3 ans”, ça peut faire peur. 

Notre système éducatif est fondé sur la précocité avec des carnets d’évaluation à l’école maternelle. Scientifiquement, c’est un non-sens absolu. 

Tous les travaux neuroscientifiques élargissent la notion de normalité. À quel âge un enfant maîtrise-t-il la lecture ? À quel âge est-ce qu’il est propre ? Pour progresser, un enfant a besoin d’être évalué par rapport à lui-même. Et non par rapport à sa ressemblance avec la moyenne des autres. Il faut respecter le développement de l’enfant.

C’est en cela que j’aime la démarche de faire écouter de la musique aux enfants. Cela les amène à vivre la musique. C’est le plaisir partagé. Cela touche à la globalité des sens. C’est tout l’intérêt des voyages musicaux que l’on trouve avec les crèches multi sensorielles Cap Enfants : aller passer un mois au Vietnam avec des enfants qui écoutent des musiques vietnamiennes, qui goûtent des plats de là-bas. 

Le multi sensoriel, c’est l’avenir. Cela fait tellement écho à ce que l’on sait.

Il y a aussi la notion de jeu. Le jeu est le mécanisme d’apprentissage de l’enfant. Dans votre livre, “L’Explorateur nu”, vous proposez des activités ludiques pour accompagner l’enfant dans ses découvertes

Jean Epstein : Le jeu permet à l’enfant de se développer. Il permet aussi à nous, en tant qu’adulte, de le comprendre et de l’observer.

J’ai été contacté il y a un an par la Cité des Sciences. À partir de mon livre, “L’Explorateur nu”, nous avons créé la Cité des bébés. C’est un grand espace pour les 0 à 3 ans. Et il y a une forêt sonore. Les parents viennent pour jouer. 

Des chercheurs viennent régulièrement à la Cité des bébés pour observer et mener leurs travaux de recherche. C’est le lab des bébés !

La Cité des sciences est dans une approche multisensorielle. C’est dans l’air. Il faut continuer de la faire connaître. 

Que pensez-vous de ce prix d’action pédagogique ?

Jean Epstein : Tout ce qui est multi sensoriel, c’est le cœur de mon travail.

Ce prix est formidable. Rendre hommage à la multi sensorialité, c’est prendre en compte le développement de l’enfant tel qu’il est. 

Et il permet de lutter contre l’angoisse des parents. 

Le lien entre le goût, le langage, le son, l’espace… À travers les cinq sens, un enfant travaille l’image de son corps. Les 5 sens sont interférents. 

Je me réfère souvent aux travaux du professeur Jacques Puisais. Pendant 30 ans, il organisait la semaine du goût. Il a montré il y a longtemps le lien entre le goût et le langage. 

Des enfants qui avaient mangé des choses molles et insipides avaient un rapport au langage plus difficile que ceux qui avaient pris le temps de mâcher, de goûter et de prendre plaisir au goût. 

Au Québec, beaucoup d’orthophonistes se servent des travaux de Jacques Puisais pour aider des enfants qui ont des difficultés à l’oral. Ils leur font réapprendre, non pas avec de la rééducation, mais en leur faisant prendre à nouveau plaisir à goûter.

L’inter sensorialité permet une approche globale de l’enfant. C’est vers ça qu’il faut se diriger. 

Vous souhaitez participer au prix d’action pédagogique ?